Les éditeurs scientifiques tueront-ils même Harvard ?

par RM

Le gigantesque problème que pose l’édition scientifique est loin d’être nouveau. Nous sommes dans une situation où des universités payent des équipes pour faire de la recherche et en publier les résultats dans des revues. Les revues obtiennent du contenu de manière gratuite, voire font payer leur travail éditorial. La sélection des articles est effectuée par d’autres chercheurs, tout aussi bénévoles pour ces tâches. Et au final, les universités doivent racheter la connaissance qu’elles ont elles-mêmes produite.

Entendons-nous bien, si elles les achetaient quelques centaines d’euros afin de payer le travail de l’éditeur, tout irait bien. Les sociétés savantes qui publient des revues scientifiques, mêmes sans but lucratif, ont des frais qu’il faut couvrir. Mais nous ne sommes pas dans cette échelle de prix. Les revues coûtent des milliers voire des dizaines de milliers d’euros par an. Les contrats sont établis de telle manière que les universités ne puissent pas se désabonner comme elles le veulent et qu’il soit impossible de s’abonner aux revues majeures sans également payer pour d’autres publications, à l’intérêt parfois incertain. Ces éditeurs dégagent des marges de 35% par an. Et les universités sont de toute façon pieds et poings liés devant l’obligation qu’elles ont de mettre à disposition certaines revues, sans lesquelles leurs chercheurs ne pourraient pas travailler. On pérennise ainsi un système où ni les financeurs ni les auteurs ne s’y retrouvent ; tous les bénéfices étant confisqués par des entreprises dont l’utilité non-symbolique est à peu près nulle dans le processus.

Armoiries de l'université Harvard

Armoiries de l'université Harvard

Jusqu’à maintenant, la colère grondait mais le système tenait à peu près. Le rapport de force demeurait favorable aux éditeurs malgré le scandale éthique et les difficultés financières. L’open access s’est développé jusqu’à permettre l’accès gratuit en ligne à la quasi-totalité de la littérature pour certains sous-champs. Les institutions ont obligé leur chercheurs à publier en open access. Mais le lobbying mené par certains éditeurs pour remettre en cause cette politique a mené cet hiver à une crise ouverte avec 10 000 chercheurs décidant de boycotter Elsevier à la suite d’un appel du lauréat de la médaille Fields Tim Gowers.

Peut-être arrive-t-on aujourd’hui à un palier. Car si les petites universités ont des problèmes majeurs depuis bien longtemps – on ne parle même pas des pays du Tiers-Monde, écartés de la recherche de pointe (et donc du développement économique) par la politique de ces éditeurs – nous sommes désormais au point où même les plus riches et les plus prestigieuses des universités ne sont plus capables de suivre les demandes financières des grands éditeurs.

La bibliothèque de l’université Harvard vient ainsi de publier un memorandum d’une grande violence dans la clarté avec laquelle la situation est dépeinte.

Nous arrivons à cette conclusion : nous ne pourrons pas maintenir les abonnements aux principales revues et particulièrement aux revues électroniques des fournisseurs historiques. Conserver ces abonnements dans les conditions actuelles n’est pas financièrement tenable. Cela signifierait gravement saper le travail – déjà compromis – de constitution des collections dans d’autres disciplines.

Suivent des tentatives de solution pragmatiques, dont on se rend bien compte qu’elles ne résoudront pas tout, et un appel à suggestions.

Si Harvard, sans doute la plus riche université du monde, en est là…